Association Culturelle Les Spectres

[Luca] Piémont, 1884
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Felwynn
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MessagePosté le: Mar 30 Oct - 17:42 (2012)    Sujet du message: [Luca] Piémont, 1884 Répondre en citant

J'ai mis des tirets dans tous les dialogues, j'ai tout revérifié.
Je ne vois pas à quel endroit le texte pourrait recevoir l'instruction d'être en gras....

L'option "coller sans mise en forme" sauvera peut-être la mise.
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MessagePosté le: Mar 30 Oct - 17:42 (2012)    Sujet du message: Publicité

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Jackal
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MessagePosté le: Mar 30 Oct - 17:48 (2012)    Sujet du message: [Luca] Piémont, 1884 Répondre en citant

En même temps, je suis sur mac et sur le fichier doc, je t'assure qu'au bout d'u moment, ils n'apparaisent plus.

"Ayant fait le tour de ce que s'offrait à vue, j'avançais à la rencontre du mystérieux et grossier personnage. Jenkins, interloqué, ne bougeait pas de l'entrée. Je l’entendis sursauter au moment où, alors que j'étais en train d'avancer vers le jardin, ce gredin de Largo Mestro surgissait de derrière la maison, torse nu et visiblement énervé malgré la fausse joie qu'il tentait d'afficher. Je me demandais pourquoi personne ne m'avait averti de sa présence, lorsqu'il se mit à crier:
Chers collègues ! Comme je suis heureux de vous voir passer ce portail ! J'avais peur d'attendre encore longtemps les détails de la mission ! Excusez la tenue, je sors de la douche; vous devriez voir de quel luxueux système nous bénéficions ! Une bombonne gigante"


Bon et puis un titre.
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Felwynn
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MessagePosté le: Mar 30 Oct - 17:55 (2012)    Sujet du message: [Luca] Piémont, 1884 Répondre en citant

Putain de mise en forme de merde! Voyez pourquoi j'exècre word et Open office?
Dès qu'on veut passer sur autre chose,pour le print l'encodage du texte fout la merde partout...
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Jackal
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MessagePosté le: Mar 30 Oct - 18:02 (2012)    Sujet du message: [Luca] Piémont, 1884 Répondre en citant

Ouaip. Bah termine déjà ton histoire et on verra pour les signes.

Et le titre, la famille, tout ça?
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MessagePosté le: Mar 30 Oct - 18:08 (2012)    Sujet du message: [Luca] Piémont, 1884 Répondre en citant

TELECHARGEMENTRéenregistré une version en virant toutes les merdes possibles de mise en forme automatique en espérant que ça passe mieux.

Pour le titre, eh bien "L'étrange créature du Lac Majeur" me semble bien... Oo pourquoi changer?
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MessagePosté le: Mar 30 Oct - 18:09 (2012)    Sujet du message: [Luca] Piémont, 1884 Répondre en citant

ah ok. Bon ben oui, je vais le rajouter dans ma nouvelle.
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Loreena Ruin
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MessagePosté le: Mar 30 Oct - 18:34 (2012)    Sujet du message: [Luca] Piémont, 1884 Répondre en citant

Pour ceux qui voudrait faire des corrections sur le texte de Luca, préférez le surlignage et les explications à meme le texte dans une autre couleur à la fonction "commentaire" qu'il ne peut pas lire sur open office. Merci beaucoup.
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MessagePosté le: Jeu 1 Nov - 00:43 (2012)    Sujet du message: [Luca] Piémont, 1884 Répondre en citant

Avancée du texte au 1er novembre

Texte coupé à la page 18 du .doc:
Citation:
L' Étrange Créature du Lac Majeur
Piémont, 1884


Le rapport écrit par Bane sur son enquête à Bracchio en Italie du Nord a disparu lors de la dissolution de l’institut Ashcroft. Un document relatif à l'envoi de matériel spécial dans la région après le retour de Bane et la copie d'un rapport de police rédigé à Gavellona Toce sont les seuls documents officiels attestant de ses investigations.
Seul témoignage détaillé, cet ensemble d'extraits de journaux personnels retrace le déroulement des investigations menées en Juin 1884.

Journal d'Eckhart Bane, Mardi 10 juin 1884.


Accompagné de Thomas Jenkins, j'ai quitté Londres – où nous nous trouvions pour nous entretenir avec un représentant de la couronne – il y a trois jours pour Dover avant de traverser la Manche et de faire un voyage en train de Calais à Paris. J’aurais aimé passer du temps dans la capitale française, mais ce n'est malheureusement pas le tourisme qui nous y a conduits, mon collègue et moi-même : l’Institut nous envoie, en ce magnifique mois de juin, dans la région des grands lacs italiens... où un incident mortel a pris des allures surnaturelles.
Il nous appartient d’arriver à destination au plus vite pendant qu'Ashcroft nous envoie en secret quelques affaires dont nous pourrions avoir besoin : notamment des armes pour notre défense et divers outillages que Jenkins saura exploiter au mieux. Comme toujours, la couronne nous laisse une totale autonomie et paye les frais, ce qui nous convient parfaitement.
J'écris d'ailleurs les premières lignes de ce journal à bord du très luxueux Express d'Orient, inauguré l'an dernier, et qui nous conduit vers Strasbourg. Ce n'est pas une fantaisie de notre part ; l'Institut avait déjà réservé nos places avant que nous n'arrivions à Paris. Le cadre est fort appréciable, les places bien confortables et le temps magnifique, mais je ne profite guère de cette ambiance. Embarqué sans interruption dans divers transports depuis soixante-douze heures, je n'ai pu prendre connaissance des documents relatifs à mon enquête qu'une fois à bord du train, et la lecture n’en est guère plaisante.
Mes ordres d’investigation font suite à une lettre datée du Samedi 17 mai 1884 et adressée à l'Institut par Sir Daniel Fleming, archéologue et ami proche de feu Sir Reynard Ashcroft.

Son témoignage était accompagné d'une simple coupure de fait divers, dont l'apparente banalité n'avait pas trompé ses sens. L'homme avait été initié aux mystères par Sir Ashcroft lui-même, et par chance pour nos recherches, il était d'une curiosité maladive. Je vais résumer ici l'interminable missive de l'archéologue, seul élément sur lequel je puisse pour l’instant me baser pour démarrer l'enquête.
Le mois dernier, Sir Fleming était en route pour un congrès à Rome. De passage dans le Piémont, il avait loué une chambre dans un hôtel très sympathique d'Omegna, sur la rive nord du Lac d'Orta où il escomptait profiter, quelques jours durant, des paysages de la région des lacs si prisés de l'aristocratie.
Le matin du 17 Mai, il fit la découverte qui nous intéresse aujourd'hui. Alors que Sir Fleming, bien à l'aise sur une terrasse de son hôtel, prenait son petit-déjeuner, un exemplaire de la Gazetta Piemontese du jour attira son attention, isolé sur la table voisine, laissé ouvert à la page des nouvelles locales. Près d'un encart racontant la mort de trois chasseurs aux environs de Mergozzo, on annonçait une brocante dans les rues de Pallanza, sur les rives du Lac Majeur. Considérant que c'était là l'occasion d'une journée de promenade, il se fit atteler une calèche Milord et en descendit près de l’un des quais de Feriolo avant de prendre un petit bateau pour atteindre Pallanza. Là, un colporteur à l'anglais convenable le guida à travers les rues jusqu'aux environs de midi. Il entendit alors les discussions des badauds au sujet des trois chasseurs tués au-dessus de Mergozzo, que son compagnon lui traduisit.
Selon la coupure de la Gazetta, qui accompagnait la lettre de Jenkins, quatre chasseurs étaient partis l'avant-veille vers les hauts depuis le village de Bracchio. Dans la soirée, un seul était revenu, couvert de sang et pris de folie.
« On m'a raconté qu'il a traversé le village en jetant derrière lui des regards apeurés et s'est finalement évanoui contre la fontaine de la place centrale après s'être plusieurs fois plongé la tête sous l’eau, écrivait Fleming. A l'issue d'une battue ce matin-même, on a retrouvé ses trois compagnons morts, non loin des sentiers de montagne qui mènent à Vercio. », disait la coupure de presse.
La lettre se poursuit. Rongé par une intarissable soif de détails, Fleming se fit conduire à Mergozzo dès que son compagnon l'eût quitté, et il se mit en quête d'anecdotes croustillantes ou morbides, comme il les aimait tant. On finit par lui indiquer le chemin de Bracchio, en lui expliquant que le chasseur blessé y était soigné et interrogé par les autorités locales : il aurait plus de chances d'en savoir davantage sur place.
Au village, on ne lui fit guère bon accueil, puisqu’il s’agissait d’un étranger doublé d’un fieffé curieux. Cependant, le policier qu'on avait envoyé pour le raccompagner était un homme avenant et qui parlait quelques mots anglais. Questionné sur les événements, il répondit que les victimes, quatre jeunes amis connus de tous, avaient été attaqués lors d'une partie de chasse par un animal sauvage.
Le survivant, qui délirait depuis la veille et était victime d'évanouissements fréquents, racontait que ses compagnons et lui avaient été attaqués dans les hauteurs par une créature mi -humaine mi-aquatique aux yeux enflammés, et dont les écailles sombres semblaient à l'épreuve des balles...
« On comprend dès lors la réticence particulière des habitants à voir débarquer des amateurs d’histoires de bonnes-femmes, et celle des policiers à voir rôder les indiscrets », racontait l'archéologue.

Sir Fleming (à qui l'idée de compter parmi les « indiscrets » n'avait pas effleuré l'esprit) donna au jeune homme l'adresse de son hôtel et lui expliqua quelles étaient ses compétences et ses relations en matière de phénomènes mystérieux. Il lui demanda de le faire appeler si jamais la découverte des corps révélait autant d'étrangeté que le récit du survivant, et malgré la grande méfiance qu'éprouvaient les gens locaux, il avait reçu un message à son hôtel avant même son retour en milieu de soirée.
En effet, si tous les badauds s'accordaient à dire que le survivant essayait d'échapper à une accusation de braconnage et que ses amis imprudents avaient été attaqués par un sanglier, le médecin chargé d'examiner les corps avait discrètement confié au responsable de l'enquête qu'il n'était certes pas spécialiste des suidés, mais qu'il doutait fortement qu'un sanglier puisse tuer un homme de la sorte en laissant des marques aussi particulières sur son corps.

« Le chasseur blessé avait repris quelques couleurs, racontait Fleming. Il était débarrassé de la fièvre et des délires, mais maintenait son histoire, au grand dam de la police. On me demande donc de bien vouloir me présenter à Bracchio afin de réaliser un dessin de la créature d'après la description qu'en ferait le rescapé, et l'on m'autorise à contacter l'Institut en attendant que les autorités n'envoient une demande officielle en Angleterre. »
Ainsi s'achève la lettre de Sir Fleming, après qu'il ait rappelé combien il appréciait feu Sir Reynard, qu'il se soit étendu sur l'immense plaisir qu'était pour lui une contribution à l'Institut et qu'il ait prié ces messieurs d'Ashcroft de bien vouloir agréer l'expression de ses amicales salutations…

Journal d'Eckhart Bane, Jeudi 12 juin 1884.


La confortable aventure à bord de l'Express me semble déjà loin... le peu de temps passé à Strasbourg ne fut pas de tout repos, et le train qui relie Strasbourg à Bâle n'est guère luxueux. Jenkins est particulièrement fatigué, et le rythme du voyage a ralenti depuis Bâle, où nous sommes passé des locomotives aux diligences. Nous avons atteint Lausanne en un jour en passant par Berne, et c'est à présent un chemin plus long et tortueux que nous entamons à travers les vallées Alpines et par le Col du Simplon pour atteindre le Piémont et les eaux claires du lac de Mergozzo, à cinq kilomètres du Lac Majeur.
Heureuse coïncidence, notre cocher, Ernesto, est italien et vient de la région où nous nous rendons. Nous avons eu l'occasion de discuter avec lui et il nous a longuement parlé des environs de Mergozzo, des carrières de marbre, des villes environnantes et des lacs. Bracchio, où nous nous rendons, est un hameau qui compte un peu plus de deux cents habitants, mais son histoire, comme celle de la plupart des villages alentours, remonte à l'antiquité. Jenkins a plus longuement discuté avec lui que moi, passionné comme toujours par tout ce qui concerne le commerce local et son évolution au fil de l'histoire, les influences de familles nobles et les traditions. De leur échange, j'ai surtout retenu que Mergozzo se trouvait sur une route commerçante qui passait par le Simplon depuis le moyen-âge, ce qui signifie que l'endroit est facilement accessible sans faire de grands détours ou changer de véhicule régulièrement.
Des questions que je lui pose sur le folklore, les traditions et les légendes, je retiens que plusieurs bandits sont devenus mythiques au fil de l'histoire, et que les Piémontais déposent des châtaignes sur leurs tables la veille de la Toussaint pour nourrir les âmes errantes, mais il ne connaît aucun conte qui fasse mention de créatures lacustres se déplaçant dans les montagnes. Tout juste quelques histoires de superstitieux, des récits de pêcheurs du Lac de Côme racontant avoir aperçu un monstre reptilien dans les zones de grande profondeur. Je n'y prête guère attention, car c'est une sorte bien classique de fables populaires; mes collègues écossais ne me contrediraient pas.

Journal d'Eckhart Bane, Vendredi 13 juin 1884.


Le trajet vers le Col du Simplon s’est avéré plutôt chaotique malgré la route toute tracée, et la présence de nombreux autres attelages n'aidait pas au calme. De plus, le soleil de juin alourdissait l'air et transformait la route en fournaise. Mais je dois reconnaître que j’appréciais cela.
Aujourd’hui, après une lente escalade qui a pris la moitié de la journée, nous avons commencé la descente dans un climat qui se faisait peu à peu caniculaire à mesure que nous perdions en altitude. Débarrassé de ma lavallière, mon col déboutonné, je relisais la lettre de Fleming à voix haute, ballotté en tous sens, haussant quelque peu ma voix pour me faire entendre de Jenkins, oppressé par la chaleur, et lui épargner la même lecture fastidieuse.
À peine avais-je terminé que mon collègue, qui me présentait depuis dix minutes une moue dubitative, s’éclaircit la gorge, hésitant un instant, avant de me dire:

-Vous excuserez mon franc-parler, Eckhart, mais ce Sir Fleming me semble peu au fait des règles élémentaires de bienséance.
-Évidemment, dis-je, il est archéologue !
Je m'étonne que la police locale l'ait recontacté. Eût-il été Italien, l'affaire ne le concernait en rien. Désolé d'émettre un tel jugement à l'égard de l’un de vos amis, mais il m'apparaît à l'avance comme un fureteur antipathique.
-Eh bien, réjouissez-vous. Comme il l'expliquait dans sa lettre, il ne faisait qu'une halte d'une semaine dans la région et il est sans doute déjà de retour en Angleterre.
Jenkins entra dans l'un de ses habituels silences gênés. Je le laissai cogiter. Il finit par reprendre la parole :
-Je ne voulais pas dire qu'il n'était pas question pour moi de le rencontrer, bien sûr...

Et moi de comprendre alors la raison de sa gêne:
-Oh, ne vous méprenez pas, il était l'ami… de l'ami de mon père. Pas vraiment un proche, donc. De plus je suis parfaitement d'accord avec vous. Je dirais que vous pesez un peu trop vos mots, en fait.
Il me parut immédiatement plus confiant, souriant pour la première fois depuis une bonne heure, mais après quelques secondes il prit une mine plus songeuse. Je commençais à connaître le caractère de mon trop sage collègue, et je savais qu'il se demandait à présent quelle désignation aurait été plus dure que « fureteur antipathique ».
-Personnellement, lui dis-je, je l'aurais plutôt qualifié de « fouille-merde ».
La gêne immédiate que ces mots déclenchèrent chez lui, maladroitement cachée par un rire forcé, me confirma que j'avais une fois encore parfaitement deviné ses pensées. 
Lui rendant son rire, j'abandonnai la missive de l'archéologue et partageai avec mon collègue un verre de Brandy et quelques fruits secs d'un paquet acheté deux jours plus tôt.
Une heure plus tard, tandis que mon collègue inventoriait pour la dix-huitième fois son attirail depuis notre départ, je ne pus me retenir de repêcher au fond de mon sac la seule lecture à laquelle je pourrais m'adonner pour un bon moment encore.
 Relisant la lettre en diagonale, je commençai à me demander si l'affaire nécessite réellement une enquête de l'Institut.
Comme à mon habitude, je me mettais, par excès de pragmatisme, à penser que tout ce qui justifiait notre déplacement était certainement l'amitié qui unissait Fleming à feu Sir Ashcroft, et que pour cette raison personne, pas même mon père, n'avait osé émettre la moindre réserve sur la véracité de son récit...
Alors que j'écris, je continue de penser à tout cela. L'affaire est assez vague et mystérieuse, tout en étant banale. Des cas de disparition sont enregistrés chaque semaine en Angleterre, on retrouve partout des gens atrocement tués, et les récits sur les bêtes surnaturelles ne manquent pas. C'est évidemment un travail qui convient à mes spécialités. Mon expérience dans l'étude des civilisations et dans la biologie, l'apprentissage que mon père m'a dispensé depuis mon enfance en cryptologie et ma connaissance de différents folklores font que les affaires où il est explicitement question de créatures à forme partiellement humaine me reviennent le plus souvent depuis mon entrée dans l'Institut. Me trouver ici ne m'étonne guère, dans l'absolu.
Mais le fait que les autorités italiennes acceptent de demander conseil à l'Institut, et même à envoyer une demande officielle d'investigations, voilà une chose qui me surprend!
Ce mystère m'oblige à découvrir sur place ce que cache ce fait divers, au sujet duquel mes supérieurs eux-mêmes disposent d'éléments qu'ils ne souhaitent pas partager avec leurs deux enquêteurs. L'absence d'informations complémentaires cachetées dans le maigre porte-documents dont je dispose est éloquente sur ce point...

Journal d'Eckart Bane, Samedi 14 juin 1884.


Après une dernière étape à Domodossola, petite ville depuis laquelle j'ai envoyé l'annonce de notre arrivée aux autorités, il ne nous reste plus que quelques heures de voyage dans une petite calèche pour atteindre Bracchio, ce qui n'est pas un mal. 
Les incessantes relectures, le style pompeux et les tournures de phrases interminables de sir Fleming ont eu finalement raison de ma patience et de mon besoin de lecture.
Hier, Jenkins et moi-même avons fini par nous occuper en conversant avec les nombreux voyageurs et colporteurs que nous croisions. Des gens souvent prompts à la camaraderie et ne nous refusant jamais un petit remontant. Grâce à cela, la dernière journée de voyage aura eu le mérite de nous reposer, à défaut de nous faire avancer rapidement vers Bracchio.
L'aventure fut ma fois très appréciable, et tandis que l'on nous informe que nous arrivons devant le lac cristallin de Mergozzo et son village éponyme, tout proches du très renommé Lac Majeur, je me surprends à sentir la joie quitter mon cœur avec la fin de ce périple, malgré le cadre splendide dans lequel je vais séjourner.

Journal d'Eckhart Bane, le 14 juin au soir


Nous voilà installés à Bracchio, prêts à démarrer nos investigations. Nous sommes arrivés en début d'après-midi.
Ayant quitté la calèche à l'entrée de Mergozzo, nous avons terminé le voyage à pieds. 
La route pentue d'un kilomètre qui relie la ville à Bracchio était pour moi comme une dernière promenade agréable avant de passer à des préoccupations fort peu réjouissantes. A plusieurs reprises, le chemin plutôt forestier s'est éclairci pour nous laisser voir les reflets du jour sur le Lago Maggiore, et je me suis surpris à espérer que l'enquête nous mène aux fameuses Îles Borromées. Mais l'état de Jenkins m’a ramené au présent. Alors que nous marchions, j’ai constaté en observant sa démarche et sa façon de se concentrer sur ses pas qu'il était extrêmement fatigué par notre semaine de voyage. Je crains qu'il ne me soit que de peu d'aide durant les premiers temps de notre séjour.
Au bout de la route, le cimetière marque l'entrée du village. Un policier italien nous y attendait. Son uniforme propret et son attitude juraient avec le décor de vieilles pierres et de charrettes hors d'usage qui l'entourait. Adossé contre les murs blancs du petit cimetière, il nous a accueillis de loin avec un regard dédaigneux qui annonçait toutes les joies d'un travail d'investigation ralenti par les tentatives de sabotage de collaborateurs soit trop intolérants... soit trop impliqués.
Jenkins le salua aussi chaleureusement qu'il le put malgré sa fatigue, mais en anglais, n'ayant visiblement pas noté l'hostilité de l'individu à notre égard. Le policier, lui, se contenta de soupirer avant de siffler un collègue assis derrière un muret de pierre et qui avait échappé à notre vue. Plus frêle, plus jeune, l'air timide... je m'attendais à ce qu'il ait été choisi par sa hiérarchie pour son manque d'expérience plus que pour son anglais très correct. Et je sus que j'avais en partie raison dès qu'il s’adressa à nous.
-Vous devez être les enquêteurs anglais ? Enchanté de vous rencontrer. Je m'appelle Vittorio Agnesio et voici mon supérieur direct, l'inspecteur Fernando Piera. Nous sommes de la police de Mergozzo. J'ai été désigné pour vous assister durant votre séjour ici et je ferai des allers-retours chaque jour pour faire le lien entre vous et les autorités.
Piera, qui n'avait pas esquissé un signe lorsque son collègue l'avait présenté à nous, s'est adressé au jeune Agnesio sur un ton agacé avant de nous quitter en suivant la route vers Mergozzo sans nous saluer. Décontenancé, Agnesio nous a invité à le suivre pour découvrir notre lieu de séjour.
Nous avons d'abord atteint la place principale, autour de laquelle s'étend Bracchio. Bien sûr l'endroit n'est pas très vaste; mais la densité des habitations y augmente beaucoup et c'est clairement un lieu d'importance.
Lorsque nous sommes arrivés, la première image frappante, imposante, était un petit parvis pourvu d'escaliers, qui supporte un haut et large mur de vieilles pierres grises, construit en à-pic et dont une partie, comportant une porte, constitue le rez de chaussée d'une ancienne villa en surplomb. Le reste de ce mur soutient la haute terrasse couverte de palmiers qui entoure la bâtisse. À droite, toujours en hauteur mais accessible depuis la place, une maison de trois étages bas et très ouverts sur l'extérieur, très représentative de l'architecture locale, surplombe un escalier grossier taillé dans la roche qui descend jusqu'au niveau où nous nous trouvions.
Au pied du haut mur, je vis une fontaine, constituée d'un bac de pierre grise surmontée d'un relief de pierre figurant une sorte de masque de théâtre romain. Je questionnai immédiatement Agnesio qui me confirma que c'était bien celle dans laquelle le survivant s'était plongé avant de s'évanouir. Puis la marche reprit.
De l'esplanade, on peut constater l'étroitesse des petites rues pavées qui constituent le village. Autour des maisons de pierre brune, tout n'est que murets de pierre et escaliers taillés. Un véritable petit labyrinthe à l'ambiance médiévale. Heureusement pour nous, nous ne sommes pas logés dans un endroit difficile à repérer. Pour atteindre notre résidence temporaire, nous avons tourné à droite vers la plus large des rues bordant la place. Des pavés y sont agencés spécialement pour le passage des charrettes et on aperçoit depuis le bout le rue, juste après une grande maison aux façades peintes de motifs d'inspiration baroque, l'embranchement qui sépare la route en deux pour passer de chaque côté de la petite église San Carlo, aux couleurs du hameau. L'édifice est pittoresque; il ne possède pas de parvis, seulement un porche couvert en auvent. Les toitures en ardoise sombre contrastent avec la couleur ocre et gris des murs de pierre. Sur le côté, le haut du petit clocher laisse entrevoir le beffroi et ses cloches, et deux larges roues de sonnerie dépassent de la seule baie qui n'est pas pourvue d'abats-sons.
Alors que nous arrivions devant l'église, Agnesio se retourna pour nous faire signe de prendre à gauche. Là, la route bifurquait immédiatement à droite pour longer l'édifice religieux et mener vers les hauteurs du village. Mais le policier nous montrait, à quelques mètres du porche, le portail métallique de notre maison. Nous n'en avons vu alors que le toit et le premier étage, constitué d'une étroite terrasse par laquelle on accède aux portes de plusieurs pièces voisines; une partie de la cour et du rez-de-chaussée nous étaient encore invisibles, et un auvent de poutres de bois couvertes de vignes, qui part du bord du toit, nous empêchait de distinguer quoi que ce soit sous le niveau de la terrasse.
Agnesio passa devant nous et nous ouvrit le portail. Il n'était pas verrouillé. Arrivés dans la cour, où des vêtements séchaient sur un câble tendu, nous avons été immédiatement accueillis par une série de jurons, en anglais. Et ce n'était pas un anglais aux accents italiens. Me tournant vers ma gauche, cherchant qui venait de parler, je repérais l'escalier montant vers le premier étage. La cour, elle, débouchait sur un jardin bien éclairé, et à l'opposé de la maison, un pan de mur de la maison voisine était aménagé comme une petit remise.
Ayant fait le tour de ce qui s'offrait à ma vue, j'avançai à la rencontre du mystérieux et grossier personnage. Jenkins, interloqué, ne bougeait pas de l'entrée. Je l’entendis sursauter au moment où, alors que j'étais en train d'avancer vers le jardin, ce gredin de Largo Mestro surgissait de derrière la maison, torse nu et visiblement énervé malgré la fausse joie qu'il tentait d'afficher. Je me demandais pourquoi personne ne m'avait averti de sa présence, lorsqu'il se mit à crier:
-Chers collègues ! Comme je suis heureux de vous voir passer ce portail ! J'avais peur d'attendre encore longtemps les détails de la mission ! Excusez la tenue, je sors de la douche; vous devriez voir de quel luxueux système nous bénéficions ! Une bombonne gigantesque à remplir soi-même d'eau glacée à la fontaine pour ensuite se la renverser sur la figure et se savonner au plus vite, à moins que vous ne préfériez les joies d'un bon bain froid en plein été
-Heureux de vous voir, lui répondis-je. Vous avez l'air ravi d'être ici, et moi étonné de vous trouver, pas vrai ?
Arrivé devant moi, Largo afficha un air désabusé. Sa serviette posée sur son épaule, il se pencha de côté pour saluer Jenkins, puis il nous invita à découvrir la maison. Après nous être assis dans le séjour, nous y avons dégusté quelques denrées luxueuses achetées par Mestro sur les rives du Maggiore. Notre légiste prit tout son temps pour nous conter ses trois semaines d'amusements, sa traversée de la France pour rencontrer d'anciens amis étudiants, prétexte à diverses soirées folles, et son arrivée à Milan, où il devait assister à une conférence avant de profiter des joies des représentations de la Scala, du luxe des grands hôtels et du plaisir de fricoter avec la haute société.
Moins d'une heure plus tard Vittorio Agnesio prenait congé après nous avoir expliqué comment le contacter et à quelle heure il se présenterait demain matin. Alors qu'il partait, Jenkins se rappela la lettre et lui demanda de rapporter le dessin de la créature réalisé par Fleming ; durant le voyage je m’étais effectivement plaint à plusieurs reprises de ne pas avoir ce croquis dans le dossier.
Une fois entre enquêteurs, j'ai présenté les documents en notre possession à Largo. Après qu'il ait pris connaissance de la lettre de Fleming, pesté sur l'inaptitude de l'archéologue à la concision puis observé la coupure de journal, nous avons longuement discuté de l'affaire tout en préparant notre premier dîner. Mestro partage mon avis et s'attend fort à une simple fable inventée par le jeune chasseur pour échapper à une accusation de braconnage.
Jenkins, lui, est moins sceptique que nous. Le peu d'élément dont nous disposons lui semble trop maigre, et il a raison sur ce point. D'ordinaire, l'Institut n'envoie pas d'ordre de mission aussi loin de l'Angleterre sans plus de preuves, encore mois à trois agents. Mon père ou un autre des responsables du département d'investigations devait avoir foi dans les suppositions de Fleming.
Le plus curieux à mes yeux reste cependant la réaction étrange des autorités locales; cette acceptation de voir arriver des enquêteurs anglais est plus qu'exceptionnelle, et le fait que l'institut nous lâche dans la nature sans l'habituelle lettre cachetée contenant les éléments qui justifient une enquête sont révélateurs: il se trame bien quelque chose d'anormal. Mais la clé se trouve-t-elle dans ce petit village ?
J'ai parlé de cette réflexion qui me ronge depuis le début du voyage. Mestro m'a répondu, avec un pragmatisme qui m'a grandement étonné au vu de son humeur, que la lettre cachetée était peut-être partie avec notre matériel par la mer, et qu'au vu de la précipitation de notre voyage, il était très probable que le département d'investigations n'ait pas terminé de chercher les éléments supplémentaires au moment de nous envoyer en Italie...
J'attendrai donc l'arrivée de la caisse de matériel, en espérant recevoir des réponses à mes questions ; c'est en effet la première fois que nos collègues nous laissent sur le terrain avec autant de zones d'ombre.
Nous en saurons sûrement plus demain, lorsqu'Agnesio nous aura retrouvés. Nous sommes en tout cas tous trois d'accord sur la marche à suivre dans les jours à venir, ce qui me rassure un peu. D'un commun accord, nous démarrerons l'enquête en allant questionner à nouveau le rescapé.

Journal d'Eckhart Bane, Dimanche 15 juin 1884.


Ce matin, je me suis levé aux aurores, prenant soin de ne réveiller ni Jenkins ni Mestro. Le premier a bien besoin de quelques heures de repos supplémentaires ; quant à l'autre... disons que je préfère la solitude à la présence d'un homme féru de mondanités et se plaignant perpétuellement de ne pas être à l'endroit où il aurait souhaité se trouver.
Après avoir puisé dans les réserves de Mestro pour me remplir un peu l'estomac – sans aucune malice cependant ; nous sommes arrivés à Bracchio sans vivres pour nous – j'entamai un petit tour du village afin de m'y repérer. Je souhaitais me représenter sous un angle plus cohérent le récit de Fleming sur le soir de l'incident. Ayant marché jusqu'à la petite place à la villa, je m’arrêtai à la fontaine où le jeune homme blessé s'était plongé, et m'y installai. La petite sculpture au-dessus du bac de pierre avait subi les assauts du temps, ce que je n'avais pu discerner la veille : sous le buisson de lierre qui lui faisait comme une chevelure grotesque, le visage de pierre était fortement érodé ; le nez avait été cassé, le relief des yeux avait presque disparu et la bouche caricaturale, béante, crachant son eau, donnaient à l'ensemble un aspect presque impie. Cette vision lugubre, m'évoquant le récit du rescapé sur la créature qui l'avait prétendument attaqué, enflamma mon imagination. Après quelques secondes de contemplation, je me représentais la nuit de l'incident et l'arrivée du garçon, blessé, effrayé, haletant.
Il devait être couvert du sang de ses compagnons ; il n'était donc pas étonnant que son premier réflexe, une fois ses esprits retrouvés, dans un lieu sécurisant – en l'occurrence le cœur du village – ait été de se nettoyer avant même de crier à l'aide. Je réfléchissais, observant tour à tour les habitations qui m'entouraient.
Quelque chose me dérangeait mais j'ignorais quoi. Observant de nouveau la fontaine, je songeai que si ma promenade ne m'apprendrait rien au sujet de ce qui avait précédé le retour du garçon ; l'endroit m'en disait en revanche davantage sur ce qui avait suivi le drame. Et je parviens à trouver l'origine de ma gène.
Cette fontaine était le seul endroit clairement mentionné par tous les récits qu'on avait lus ou entendus jusqu'alors : l'endroit où le survivant avait stoppé sa fuite et alerté le village... après qu'il y ait eu mort d'hommes. Pourtant, aucune fleur ici. Pas la moindre trace d'un hommage fait aux jeunes gens par les (nombreuses!) personnes qui devaient les connaître. Il en ressortait, à mon sens, qu'on avait évité de laisser tout souvenir de l'incident à la vue de la collectivité, sans doute pour oublier au plus vite les événements fâcheux qui avaient conduit Fleming jusqu'à Bracchio.
Laissant derrière moi la petite fontaine, je pris la direction opposée à celle de l'église et m’aventurai plus avant dans le village. Je savais que personne n'ignorait notre venue. L'arrivée de Largo, plusieurs jours, avait forcément alimenté les discussions ; et les autorités n'avaient pu investir une masure inhabitée sans donner plus d'explications. En me promenant ainsi, peut-être pouvais-je faire la rencontre d'une personne assez loquace pour m'éclairer sur les événements...
Un charretier, un boulanger et quelques artisans me regardèrent passer avec un air hostile. Je faisais plusieurs fois le tour des petits pâtés de maison pour me repérer puis je passais à la rue suivante. À mesure que j'avançais, de plus en plus de villageois sortaient de chez eux, parés pour la messe du dimanche et pressés de finir les quelques tâches qu'ils avaient entamées.
Moins d'une dizaine d'entre eux me manifestèrent des signes de bienveillance; la plupart des gens semblaient être tels que Fleming les avait décrits: craintifs, se méfiant de l'inconnu. Je prenais seulement la mesure des difficultés auxquelles nous allions être confrontés. Il allait être difficile de faire accepter nos visites chez les particuliers et nos recherches à l'extérieur.
Lorsque les cloches de San Carlo se firent entendre, je retournai sur mes pas, suivant les petits groupes qui se dirigeaient vers l'église. Tout en marchant, j'essayais à présent d'analyser chaque individu, dans son habillement, sa démarche, les objets ou outils qu'il laissait derrière lui... Chacun semblait être un peu artisan et partager son savoir-faire avec la communauté. Tout le monde se connaissait... et subitement, dans l'attroupement qui se formait devant le parvis de l’église, je ne distinguais plus ni méfiance ni sympathie ; j’étais ignoré par cette foule comme si me prêter attention en public était un délit, ou plutôt comme si prendre en compte ma présence revenait à accepter le souvenir d'un incident dont chacun était coupable.
Tandis que je redescendais vers la place centrale, voyant le vieux boulanger attacher un jeune chien avant de quitter son échoppe, je me fis la réflexion que j'avais croisé en chemin beaucoup d'animaux ; or, je n’avais vu ni chien taillé pour la chasse, ni matériel spécialisé.
Je pris soudain conscience que je n'étais pas, contrairement à ce que la lettre de fleming et la coupure de journal m'avaient laissé supposer, dans un hameau où le métier de chasseur se transmet de père en fils. Cette révélation peut sembler de peu d'importance, mais elle m'obligeait à considérer la sortie des quatre chasseurs comme étant déjà nimbée de zones d'ombres. Poursuivant ma marche et mes introspections au milieu de cette foule de gens évitant tout contact visuel avec moi, je commençais à me rendre compte du nombre de non-dits dans l'affaire; ce ne pouvait être aussi simple qu'une attaque de bête sauvage transformée en conte populaire par la peur panique d'un homme blessé.
Des jeunes chasseurs ne partent pas à quatre alors que le jour est bien avancé, surtout dans un village peuplé par des gens plus matures qu'eux. Qui les laisserait prendre des risques aussi inconsidérés, alors que tout le monde semble se connaître? Pour ces mêmes raisons, j’étais convaincu que les quatre jeunes hommes n'étaient pas non plus en train de braconner lors de l'attaque.
Le ton de l'article que j'avais lu et relu durant le voyage était en totale inadéquation avec ce que je voyais autour de moi. L'incident n'était pas banal, mais les villageois s’étaient de toute évidence efforcés d'éviter d'attirer les superstitieux et les curieux. Notre présence allait donc d'autant moins être acceptée qu'elle était révélatrice de leur échec à étouffer l'étrangeté d'un incident survenu chez eux.
Tout en marchant, j'observais les regards des villageois entre eux. En traversant l'esplanade, je surpris quelques messes basses qui m'étaient malheureusement incompréhensibles. Je continuai à suivre la foule jusqu'à proximité de l'église avant de bifurquer et de prendre la direction de ma retraite. Dans l'attroupement, sous le porche, un garçon d'une vingtaine d'années accompagné d'un homme mûr de forte stature et visiblement plus fortuné que ses pairs, était la cible de regards furtifs mais éloquents. Il gardait les yeux abaissés vers le sol et évitait absolument de se trouver, un instant de trop, tourné vers notre lieu d'accueil; ses mouvements, ralentis ou saccadés par les élancements d'une douleur persistante, m'indiquaient où il avait été blessé quelques semaines auparavant, et ses épaules tombantes, ainsi que le maintien de son cou, légèrement penché vers l'avant, me révélaient le poids de sa culpabilité envers les autres villageois.
Lorsque j’arrivai dans la cour de notre logis, je me retrouvai nez-à-nez avec Jenkins, paré pour la messe. Je ne pus m’empêcher de sourire en voyant l'air désolé que prenait Mestro alors qu'il regardait s'apprêter l'ingénieur, assis sur la terrasse.
-Eh bien, dit Jenkins, je suppose que vous non plus ne viendrez pas?
-Je dois reconnaître que non, en effet.
-C'est bien dommage, Eckhart, parce que je sais que vous avez cogité toute la matinée dans le vide et que vous loupez à présent l'occasion de vous faire bien voir par nos hôtes et d'observer un peu leurs habitudes...
Jenkins a cette vilaine tendance, toute scientifique, à se persuader d'être seul à réfléchir. Mais il avait raison sur le fait que nous « faire bien voir » ne serait pas une sinécure si nous commencions notre séjour en ignorant l'office. Je lui fis signe de ne pas bouger avant de courir vers ma chambre, au premier. Ayant compris que je m’apprêtais à accompagner notre collègue, Largo se mit à disserter sur l'inutilité d'assister à la messe: « Ils ne vous aimeront pas plus parce que vous priez avec eux! », « l'amour de notre prochain n'est qu'une farce pour retarder les conflits... », « vous ne comprenez pas un mot d'italien, de toute façon, alors à quoi bon? », « pourquoi ne pas simplement attendre Agnesio ici? »... et j'en passe.
Au bout de deux minutes, je redescendais avec un autre veston et des vêtements plus adaptés, la tête remplie par les réflexions désobligeantes de mon collègue. Je m’arrêtai devant Largo et lui rendis la monnaie de sa pièce:
-Vous avez raison sur toute la ligne, mon cher Largo. Ces gens se méfient de nous et toute courtoisie de leur part ne serait qu'une façade.
-Très bien. Heureux de voir que je suis doté d'un brin de raison!
-Cependant, l'agent Agnesio n'arrivera pas avant le début de cet après-midi. N'ayant rien à visiter alentour, pour ma part, j'ignore à quoi passer mon temps. Et je pense que les gens d'ici auront encore plus de mal à être courtois avec nous si nous ne leur adressons la parole qu'en présence d'un policier local, n'est-ce pas?
-En effet. A votre aise donc.
-Merci. Mais vous avez raison sur autre chose : nous ne comprenons pas un mot d'italien, contrairement à vous, et en l'absence de notre jeune ami de la police vous êtes notre seul interprète.
-Oh, non...
-Boutonnez votre foutu gousset, Mestro, et au travail. Ashcroft a une image à entretenir, et le paraître, c'est dans vos cordes autant que la dissection, n'est-ce pas?
Après quelques minutes, nous nous mêlions tous trois à la foule. Naturellement, le jeune garçon que j'avais remarqué s'était éloigné avec son supposé tuteur. Largo nous présentait, s'étendait sur le fait que nous ne resterions sans doute que très peu de temps et que nous mettrions tout en œuvre pour ne déranger le quotidien de personne. On lui répondait de la façon tout à fait courtoise à laquelle nous nous attendions, et d'aucuns parmi la foule nous saluaient des quelques mots anglais qu'ils connaissaient – pas toujours des plus subtils.
Quelques minutes plus tard, on nous présenta l'affable père Amblio, curé de la paroisse, alors qu'il sortait sous l'étroit porche de l'église pour inviter les fidèles à prendre place. Largo se para du ton le plus mielleux et hypocrite qu'il put, saluant chaleureusement l'ecclésiastique. La discussion dura très peu de temps, le prêtre nous assurant de son soutien dans nos investigations et nous invitant à entrer avec le reste des villageois. Nous l'abandonnâmes pour avancer au pas parmi la foule.
-Largo, vous étiez un peu trop cérémonieux, je crois que le prêtre l'a remarqué, signala Jenkins à demi-voix.
-Je ne faisais que parler sur le même ton que le daron, répondit Mestro. Vous pensez vraiment qu'il croit un seul mot de ce qu'il raconte? Il est comme les autres, il espère que nous partirons aussi prestement que nous sommes arrivés. Et moi aussi. C'est bien la première fois de ma vie que je tombe d'accord avec un ratichon...
L'air outragé de Jenkins allait bientôt faire rebondir leur messe basse. Notre ingénieur est l'un des seuls enquêteurs pratiquants au sein d'Ashcroft, tandis que Largo n'a jamais caché son mépris pour le dogme et le clergé et ne mâche jamais ses mots devant Thomas.
Ignorant la discrète querelle de mes collègues, je remarquai un attroupement à ma droite, sur le banc le plus au milieu de la nef. Je donnai un coup d'épaule à Largo, qui s'interrompit, avant de lui faire signe de regarder l'endroit où six hommes de bonne stature, ne pouvant s'empêcher de nous lancer quelques regards furtifs, prenaient place autour du garçon que j'avais identifié comme étant le chasseur rescapé.
-C'est sans doute notre blessé, vous avez raison, chuchota Largo.
-Évitons pour le moment de provoquer ces gens, dis-je. Suivons juste la procession et asseyons-nous loin d'eux. Je ne voudrais pas aggraver leur hostilité avant que notre enquête n'ait commencé.
Si nous fûmes d'abord la cible des curiosités, nous asseyant tous les trois côte à côte dans la rangée de gauche, sur un des vieux bancs de bois les plus proche de l'entrée de l'église, le début de l'office mit fin à tous les chuchotements et chacun se concentra sur le discours du père Amblio.
Profitant des moments de prière, j'observais avec Largo le groupe d'hommes à droite. Mais plus aucun d'entre eux ne nous surveillait. Le seul but de la manœuvre avait été de nous empêcher de nous retrouver à proximité du garçon. Bien sûr, cela ne faisait que renforcer mes convictions actuelles sur la faute collective que cache notre affaire. J'informai mes collègues, quand le bruit alentour me le permettait, de ma promenade et de mes réflexions du matin. Largo soutenait toutes mes thèses et retenait en particulier l'impression que donnait le jeune homme a porter la croix pour un ensemble de personnes et pas seulement lui. Il avait remarqué son attitude, lui aussi, alors que nous partions à la rencontre de la foule, juste avant qu'il ne s'éloigne pour éviter toute confrontation avec nous.
Alors que nous observions une nouvelle fois le groupe, nous vîmes à notre grande surprise le jeune chasseur se tourner vers nous alors que ses pairs priaient en silence. Cette fois son attitude révélait tout autre chose que de la culpabilité
-Eh bien, voilà un visage plein de détresse! Dit Mestro. Apparemment, les six gaillards doivent aussi être là pour éviter qu'il n'aille exposer son malheur n'importe où, qu'en dites-vous?
-Je suis très surpris, répondis-je, de ce regard qu'il nous a lancé. Je le croyais déterminé à garder ses secrets mais vous avez raison : Il est soulagé de voir des enquêteurs et il est bien le seul ici...
Au total, la messe dura une heure et demie. Nous sortîmes les derniers, après avoir respectueusement salué les fidèles qui sortaient. Jenkins nous reprochait, à Largo et moi-même, notre empressement à faire des conclusions sur ce qui nous entourait alors que nous n'avions aucune information concrète pour démarrer de véritables recherches. Nous n'avions pas passé les portes que le père Amblio nous interrompait pour nous saluer. Lorsqu'il se mit à parler, je sentis que Largo était tout simplement excédé d'avoir à jouer de nouveau les traducteurs ; mais il s'exécuta, traduisant notre échange avec l'ecclésiastique, qui comptait à présent nous voir la semaine prochaine à l'office – J'espère pour ma part que j'aurai un rapport écrit d'ici-là et que nous serons en route pour Oxford...
Pour l'heure, je suis remonté à l'étage pour prendre note de cette première matinée d'enquête, laissant mes deux compères finir le repas à leur convenance. Je suis en tout cas agréablement surpris par l'attitude de Mestro, qui contrairement à Jenkins, comprend ma façon de travailler et d'analyser ce qui nous entoure avant d'avoir tous les éléments pour démarrer l'enquête.

Journal d'Eckhart Bane, le 15 juin au soir.


L'agent Agnesio est arrivé comme promis sous les coups d'une heure et demie de l'après-midi. Nous saluant avec le sérieux et le zèle qui le caractérisent, il a pris immédiatement note de nos décisions quant à l'enquête et a ensuite passé un instant à relire chaque point, ajoutant des informations qui lui revenaient, avant d'accepter de s'asseoir avec nous.
Lorsqu'il s'est assis à notre table, j’ai constaté qu'il semblait avoir veillé. Ses collègues lui mènent la vie dure en permanence. C’est à se demander si nous assister est pour lui une punition ou une libération... Il se montre avec nous le plus neutre possible, si bien que je ne parviens pas pas à cerner son caractère en profondeur.
N'ayant pas le temps pour les petits secrets je décidai qu'il n'était pas excessif s'enfoncer une porte ouverte.
-Vous semblez fatigué, monsieur Agnesio... Notre arrivée vous aurait-elle valu des ennuis au sein de la police?
Jenkins, visiblement frappé par ma question, haussa les sourcils. Mais il était le seul à la table à m'avoir trouvé abrupt. Mestro avait très certainement vu la même fatigue que moi sur le visage du jeune homme et semblait avoir deviné mes intentions.
Agnesio ne sursauta pas, ni ne détourna le regard. Il ne montra, pour tout dire, que la neutralité que nous lui connaissions depuis hier.
-J'ai passé la soirée à rassembler les documents qui nous intéressent... j'ai retrouvé le dessin que vous cherchiez ainsi que le très court rapport de la police, et même celui du médecin qui a observé les trois morts.
-Sous-entendez-vous que retrouver ces documents dans vos archives a été difficile? A immédiatement demandé Mestro.
-Les retrouver dans les archives aurait été impossible. Parce qu'ils ne s'y trouvaient pas.
La réponse d'Agnesio était une garantie tacite de son honnêteté. Il me regardait d'ailleurs au moment où il parlait à Largo, un regard cette fois interrogateur et espiègle.
-Figurez-vous, a-t-il poursuivi, que les archives de la police, ici, tiennent dans une seule pièce. La région est peuplée de bandits de grand chemin depuis l'antiquité, mais dans l'ensemble, les délits ne sont pas nombreux dans les villes ; et ne parlons pas des « cas étranges ». On a donc peu de rapports à écrire. Mais par un hasard curieux, tous les documents relatifs à l'affaire qui nous occupe avaient disparu de la salle et s'étaient retrouvés sous le pied de l'armoire dans le bureau de l'inspecteur Piera...
-Heureusement, vous avez l'œil, déclara Jenkins. Vous n'êtes pas inquiet de contrecarrer les plans de votre supérieur pour nous empêcher d'avancer?
-Vous n'y êtes pas, monsieur Jenkins. Fernando n'a rien à voir là dedans. Quelqu'un d'autre a caché les documents dans son bureau pour qu'on ne pense pas à y chercher. C'est lui qui les a retrouvés.
-Il n'est donc pas aussi hostile à notre présence qu'il ne le laisse paraître? Demandai-je.
-Si. Il ne comprend pas qu'on vous envoie d'Angleterre pour compléter des investigations déjà menées par nos services. Il ne souhaite pas vous parler, mais il obéit toujours aux ordres et ne vous mettra pas de bâtons dans les roues. Les autres collègues, eux n'hésiteraient pas. Vous devez savoir quelque chose : l'inspecteur Piera a été envoyé ici il y a un mois ; avant il travaillait à Milan. Et moi, je suis arrivé en même temps que lui, mais de Rome. Nous remplaçons les deux policiers qui ont pris la mauvaise initiative de laisser à votre sir Fleming l'accès à l'enquête... vous comprenez que Piera a dû se montrer ferme dès son arrivée pour se faire respecter en tant que gradé. L'affaire que vous venez remuer n'est pas agréable pour nos collègues parce que deux de leurs amis se sont fait expédier à l'autre bout de l'Italie après avoir raconté trop de choses à un amateur de fables, et maintenant vous êtes là; on doit vous loger au village pour que vous vérifiiez que ses histoires sont bien des histoires. Nous n'avons pas choisi de vous aider ; ils préfèrent voir les deux nouveaux partir plutôt qu'un autre membre de leur petit clan, et là-dessus je les comprends bien.
-Je crois que tout est clair, dit Largo. Puisque vous avez pu prendre connaissance de l'affaire à remuer, peut-être devrions-nous démarrer avant de prendre racine? J'aimerais boucler l'enquête avant la prochaine messe.
-Très bien, répondit Agnesio. Je ne connaissais pas bien l'affaire hier encore, mais je connais plutôt bien ce village et un certain nombre d'habitants, même si je n'ai eu qu'un mois pour m'adapter. Vous m'avez demandé de prendre contact avec la famille du rescapé pour vous entretenir avec lui et je vais faire le nécessaire pour cela. Ce que je peux vous dire sur ces gens, c'est que le jeune homme s'appelle Emilio Scudo, et qu'il est le neveu de Dario Scudo. Bien entendu ça ne vous dit rien, mais c'est tout simplement l'homme le plus influent de ce village. La famille Scudo est la plus importante ici depuis des lustres et Dario vit....
-Dans la villa qui surplombe le mur de la fontaine.
J'avais répondu immédiatement, n'attendant pas la fin de sa phrase. C'était évident, mes réflexions de la vielle allaient dans ce sens.
-En effet, répondit Agnesio. Emilio a perdu son père il y a quelques années. C'est l'oncle qui l'a accueilli. Le garçon était débrouillard et apprécié à ce que j'ai compris, il aurait pu travailler avec son oncle. Mais depuis qu'il a perdu ses trois amis et conté son histoire de fantôme, tout le monde le considère comme fou. Les gens évitent de parler de lui, et quand on aborde le sujet, il ne faut pas s'attendre à une discussion calme.
-La famille est influente. Sa mère, en tant qu’héritière, ne pouvait les faire subsister seule ? demanda Jenkins.
-Sa mère est morte en couche, si j'ai bien compris. Dans tous les cas il ne l'a pas connue et vivait avec son père seul avant de se retrouver chez Dario.
-Sauriez-vous, à tout hasard, de quoi est mort son père?
Mestro avait posé la question immédiatement. Je le soupçonnais de chercher à mettre au jour d'autres morts mystérieuses qui n'auraient, elles, pas défrayé la chronique. Mais vu l'attitude des habitants du village envers le jeune Emilio, il était certain que d'ordinaire, toutes les morts étaient, dans ce village, accidentelles ou naturelles et n'impliquaient pas d'homme-poisson... du moins sur les documents officiels.
-Il s'appelait Danielo, répondit le policier, et il est mort à Mergozzo. J'ignore comment, mais c'était un ivrogne notoire ; ni le premier, ni le dernier. Rien à signaler de ce côté-là. Je n'ai entendu personne ici ni à Mergozzo dire qu'il était pour quelque chose dans la folie de son fils. Le sujet fait pourtant jaser! j'en ai conclu que l'homme était plutôt apprécié et n'avait rien eu de louche à se reprocher à part sa propension à la boisson.
-Très bien, merci pour ces précisions, enchaîna Mestro. Pourriez-vous nous en dire plus sur Dario Scudo? Pourquoi est-il si influent ici?
-Je pourrais vous répondre : « parce que c'est un Scudo »! C'est une famille de commerçants. Son père était considéré comme un héros ici, parce qu'il a participé à l'unification italienne, il y a quelques décennies... Comme tous les premiers-nés, Dario a repris l'affaire familiale à la mort de son père ; la famille gère des petits négoces un peu partout dans le Piémont et ils sont propriétaires d'un grand nombre d'attelages qui transportent des marchandises entre les Alpes, Milan et Bologne. A Mergozzo, il y a un vieux dicton médiéval qui dit: « Les Borromeo règnent avec l'autorisation des Scudo ».
Mestro m'adressa un regard. Je pense que nous nous étions compris. L'influence quasi-aristocratique de la famille Scudo était un nouvel élément-clé pour comprendre le comportement des villageois et celui du jeune Emilio, et personne ne nous en avait touché mot.
Je commence à me demander si une seule fois dans cette enquête, quelqu'un aura l'amabilité de nous parler de choses aussi simples, évidentes et d'une telle importance sans en faire mystère en premier lieu. Quoi qu'il en soit, il y a une petite heure, Agnesio, ayant répondu à toutes nos questions, s'en est allé prendre rendez-vous chez les Scudo pour nous, nous laissant une belle pile de documents à disposition.
Mestro s'est immédiatement jeté sur les notes du médecin qui a examiné les trois corps retrouvés lors de la battue. Il n'était pas dans la cuisine depuis deux minutes quand je l'ai entendu hurler devant le travail bâclé de son homologue italien. Le manque de précision et de rigueur professionnelle que montre le rapport et la qualité exécrable des croquis des blessures ne nous seront selon lui d'aucun aide, mais il les a malgré tout emporté dans la chambre pour « les examiner, les traduire et tenter d'en extraire la substantifique moelle », selon ses propres mots.
Au moins connaissons-nous les noms des trois compagnons d'Emilio qui ont trouvé la mort : les frères Alberto et Adamo Viretti et Serafino Fulgore.
Durant deux heures, Jenkins et moi-même avons trié et répertorié le reste des documents confiés par Agnesio. Le paquet contient divers témoignages, une carte topographique des environs qui rend compte de la battue et de l'endroit où les corps ont été retrouvés, les propos d'Emilio Scudo recueillis le lendemain de l'accident, trois fiches relatives aux fusils retrouvés dans la forêt et les quelques pièces préparées par Fleming à notre attention ; le tout perdu au milieu de dizaines de documents administratifs.
Agnesio est repassé par notre retraite vers dix-sept heures. Un rendez-vous chez les Scudo sera impossible avant vendredi car ils partent demain pour Bologne afin d'y rencontrer un partenaire. Il est évident qu'en temps normal, le jeune Emilio, visiblement toujours affaibli, ne serait pas parti avec son oncle. Et le regard suppliant que nous avons surpris ce matin lors de la messe me fait fortement douter qu'il accompagne son tuteur de son propre chef.
Quoi qu'il en soit, nous avons cinq jours devant nous avant de rencontrer le jeune homme. Nous aurions tout intérêt à profiter de cet intervalle de temps pour étudier la masse de documents que nous avons ordonné toute l'après-midi et débuter des recherches de terrain au plus vite. J'ai, dans ce but, proposé à mes deux collègues de mettre à profit la carte topographique pour aller dès demain repérer les lieux du drame. Agnesio, quant à lui, a pris congé de nous et ne reviendra à Bracchio que pour nous accompagner lors de notre entrevue avec les Scudo.

Journal d'Eckhart Bane, Lundi 16 juin 1884.


Après un première journée chargée, ce début de semaine a été pour moi comme un repos bien mérité. Nous n'avons cependant pas chaumé : armés de notre carte topographique et de nos compétences respectives, nous avons dressé pour demain un itinéraire à suivre qui pourrait correspondre à celui des quatre jeunes chasseurs avant l'attaque. Largo nous a donné des instructions précises sur le type d'indices qui pourraient nous être encore utiles, un mois après les événements. Jenkins nous a expliqué quels types de matériaux seront exploitables, une fois son appareillage arrivé ici, pour détecter des types d'énergie inconnus ; mais il doute fort que ses recherches soient utiles dans notre enquête. Quant à moi, j'ai longuement disserté sur l'importance des petits détails ; un homme paniqué peut interpréter tout ce qu'il voit et transformer un tronc d'arbre coupé en un monstre effrayant. De la même façon, un homme trop rationnel peut ignorer des étrangetés qu'il a devant les yeux parce que son esprit reste hermétique à toute fantasmagorie. Il est donc important, spécialement pour Thomas, d'ouvrir sa conscience à toutes les interprétations, et ne pas craindre de sembler fantaisiste dans ses observations.
Jenkins et Mestro ont ensuite pris la décision d'aller faire des emplettes au village pour les jours à venir. Je ne les ai pas suivis, décidant de profiter de ma solitude pour m'adonner à l'analyse des croquis de Fleming ; l'archéologue a laissé derrière lui un travail d'une grande qualité ; la justesse et la rigueur du trait sont tout à son honneur, et ce n'est pas un simple portrait mais tout un feuillet d'études, d'esquisses de recherches enrichies d'annotations qu'il a réalisé durant son entretien avec Emilio Scudo.
Le premier croquis a clairement été réalisé rapidement, au fil de la description faite par le garçon. Les spécificités de la créature se greffent sur une silhouette à forme humaine. On observe alors une sorte de bipède affublé d'attributs ichtyens. C'est donc une image encore très rationnelle et issue du mélange d'éléments connus, mais elle m'intéresse déjà car l'aspect de la créature est d'une inhabituelle sobriété.
Un affabulateur n'est jamais avare de détails... les descriptions de la bête du Gévaudan et les diverses représentations qu'elles donnèrent, par exemple, sont caractéristiques d'un fantasme collectif alimenté par le folklore : sur les gravures, la bête prend des allures proprement monstrueuses. Plus l'affaire s'ébruite, plus les descriptions d'une créature féroce se font romancées, grandiloquentes. Toutes les particularités du monstre fantasmé sont inspirées par le quotidien : scènes et personnages bibliques, chimères, légendes locales... On verra ici un chien doté d'une langue de serpent et de pattes de dragon ; ailleurs, le chien sera devenu un loup affublé d'ailes, bondissant tel un rapace démesuré sur sa proie humaine.
Le dessin de Fleming, lui, est le reflet d'une description concise, axée sur les détails-clés de souvenirs gravés dans l'instant. C'est un brouillon, mais déjà il me garantit que le jeune Emilio n'a pas inventé ce qu'il a vu ; du moins pas dans le sens qu'on entendrait communément. Un fou voit ce qu'il voit. Il restera à constater par nous-mêmes si Emilio Scudo est aussi dérangé qu'on le prétend par ici.
Je continue mon analyse de ce premier document. La description est, comme je l'a noté, très concise et rationnelle. Malgré tout, plusieurs éléments semblent encore fantaisistes, notamment les deux yeux, très menaçants, fendus et nimbés de flammes, et la bouche béante, dentue de crocs grossiers comme des silex taillés et éclairée du fond de la gorge par une lumière de braises. Mais ces détails sont corrigés dès le second croquis.
Celui-ci est annoté par Fleming, qui a d'abord indiqué les remarques d'Emilio dans une marge. J'y lis d'abord « Yeux ronds - pas de flammes – lumière aveuglante comme un petit soleil », avant d'observer le croquis. Les yeux sont redessinés, plus petits, bien ronds, et Fleming a cette fois représenté un rayonnement intense, analogue à celui qu'on observerait sur des phares maritimes équipés de lentilles de Fresnel. Selon les notes en bas de la page, le jeune homme a validé cette représentation peu banale.
Les dessins suivants transforment petit à petit la créature. Le croquis originel, dans chaque esquisse, reste une base solide et inchangée. Chaque élément est validé après l'autre. La créature se métamorphose, toujours plus détaillée, mais l'anatomie ne perd rien de sa rationalité. Dès que je tente de déceler des erreurs de jugement possibles, je suis de plus en plus saisi par la cohérence de la description. De nombreux éléments, que Fleming note, sont flous dans l'esprit du jeune homme, mais la carrure de la bête et l'effroi ressenti lors de la rencontre apparaissent toujours plus clairement.
J'arrive au dernier croquis et ma stupéfaction est totale. Tous les oublis sont comblés, les erreurs de compréhension de Fleming rectifiées... et je n'ai pas devant les yeux la représentation d'une chimère ou d'une apparition hallucinante. Ce qui était au début du feuillet un monstre vaguement humain est devenu un être bipède, aux épaules larges. Sa carrure primitive m'évoque les planches de feu monsieur Darwin sur l'origine de l'espèce humaine, mais la créature ne conviendrait à aucune classification! Tous les membres ressemblent à ce que l'on peut rencontrer ; mais chaque petit élément d'anatomie clairement décrit possède ses propres spécificités.
La tête est plus ronde que celle d'un homme mais ne ressemble en rien à celle d'un poisson ; elle évoque un crâne humain recouvert d'un cuir à la texture écailleuse, constellé de sillons profonds comme des entailles mais naturels et symétriques. Sous les yeux étincelants, la bouche béante et sombre, sans plus aucune lumière intérieure, n'est pas séparée de ce qui semble être une cavité nasale très semblable à la nôtre ; elle est entourée de sortes de palpes luminescentes. La description en bas de page évoque deux boyaux à l'aspect tentaculaire, partant de chaque côté de la cavité nasale et s'enroulant sur eux-mêmes avant de disparaître sous la bouche. Une note de bas de page indique qu'Emilio n'est pas certain de la justesse des détails, les ayants vus alors qu'il plissait les yeux pour se soumettre à la lumière aveuglante de ceux du monstre... Elle lui a semblé nue, son corps parcouru de nageoires et de sillons luminescents. Tout, de la corpulence à la silhouette des bras et des jambes, en passant par la posture de la créature, semble indiquer une anatomie amphibie adaptée à un être de taille humaine. Et depuis le troisième croquis, sa main droite tient une sorte de manche terminé par un crochet et trois pointes « chauffées au rouge », selon une indication de la cinquième page...
Devant une telle précision descriptive, ma stupéfaction laisse place à une peur instinctive. Cela m'arrive pourtant rarement. Il m'apparaît dans mon malaise que le jeune Scudo est trop précis pour être un fou pris d'hallucinations ; qu'il n'a rien imagine de tout cela et que l'être représenté dans ce feuillet, intelligent, dénué de pitié et armé, est en liberté quelque part dans ces montagnes que je contemplais avec délectation il y a encore quelques minutes...


Et le reste ici:
Citation:
Journal d'Eckhart Bane, Mercredi 18 juin 1884.


Ayant remis la main sur mon journal, je relis mes notes d'avant-hier. Je ne peux que constater les ravages de la fatigue prolongée et d'un soupçon d'ennui sur mon esprit. La peur est, bien entendu, vite passée.
Dès le retour de mes collègues de leurs emplettes lundi après-midi, je leur fis le compte-rendu de mes observations et de mes inquiétudes. Jenkins et Mestro entreprirent donc de procéder à la même analyse et mes impressions furent très vite mises en doute.
Il va de soi que je suis le plus à même de juger la crédibilité anatomique de la créature. Mais c'est la justesse et la qualité froide, neutre, scientifique des dessins qui, justement, avait induit mon sentiment de véracité scientifique et semé le trouble dans mon esprit.
Les observations rapides de Jenkins mirent en évidence qu'aucune représentation n'excluait la possibilité d'un déguisement. L'expertise de Largo pour les manipulations chimiques pouvait donner des solutions simples pour simuler les phénomènes bioluminescents décrits par le garçon. Il était donc très surprenant de me voir ainsi défaillir et poser des conclusions aussi hâtives avant d'avoir rencontré Scudo. Suite à cette discussion, je me reposai le reste de la journée, car une longue marche nous attendait le lendemain.

Hier, le temps était optimal pour sortir. Nous fîmes quelques paquets de victuailles et emportâmes de quoi stocker des échantillons de natures diverses et faire des croquis. Largo et Jenkins avaient une nouvelle fois planché sur la carte topographique et en avaient réalisé une copie que les rapports de police avaient permis d'enrichir de repères et d'annotations sur les découvertes faites lors de la battue.
La marche à travers les bois nous prit près de trois quarts d'heure. Lorsque nous atteignîmes le lieu où Emilio avait démarré sa course folle, nous prîmes conscience des forces qu'il avait dû puiser pour parcourir la distance qui le séparait du village malgré une blessure handicapante.
Notre recherche d'indices faillit s'avérer infructueuse. Après une heure passée à scruter le sol et les documents relatifs a la battue, nous commencions à perdre l'espoir de retrouver quoi que ce fût, un mois après le drame. C'est une découverte de Jenkins qui nous évita de rentrer bredouille. Près d'une zone ombrée et dénuée d'herbe, il trouva une série de traces indiquant que la terre avait été retournée. Nous creusâmes à plusieurs endroits avant de retrouver une balle dont l'extrémité avait éclaté puis partiellement fondu. Ce fut la seule découverte de la journée. Il ne reste qu'a espérer que notre matériel nous parvienne bientôt.

Aujourd'hui, une nouvelle excursion nous a occupés jusqu'en soiré; partis ce matin de Mergozzo, nous avons passé la journée sur le Lago Maggiore, passant des confortables Milords de Pallanza aux petits bateaux qui font une navette permanente entre les jetées envahies de touristes émerveillés. Tout dans cette région évoque le luxe, et je ne parle pas ici du Palazzo Borromeo sur l'Isola Bella ou du Grand Hôtel des Îles Borromées à Stresa ; le paysage luxuriant, lumineux, cette petite mer, surplombée par les Alpes, dont on peut distinguer tous les rivages, m'évoquent les royaumes miniatures et verdoyants de mes histoires d'enfant. J'aimerais revenir ici durant une saison plus calme et hors du cadre d'une enquête.
Les allers et retours sur les eaux du Verbano (un autre nom du Lac Majeur) m'ont requinqué. J'avais laissé Jenkins se reposer dimanche matin, mais il est évident aujourd'hui que j'étais plus fatigué que je n'en avais l'impression en arrivant à Bracchio. Sachant que ce jour serait notre seule occasion de voir du pays et de nous détendre, j'ai profité de chaque instant, me laissant aller à l'oisiveté et abandonnant l'analyse systématique de tout ce qui m'entoure.
De passage dans toutes les échoppes, explorant les petits marchés et les ruelles médiévales, pavées et cernées de murs peints ou faits de vieille pierre, nous arrêtant pour admirer les lourdes portes boisées recouvertes de ferronneries anciennes qui ornent encore des maisons antiques, nous avons marché presque tout le jour, ne faisant que trois haltes sur les terrasses couvertes de luxueux café. Chacune était révélatrice du nombre d'Anglais bien nantis qui prennent d'assaut la région dès le début de l'été ; les discussions furent des plus agréables et deux rencontres fortuites avec des connaissances enrichirent notre journée.
Nous rencontrâmes tout d'abord Winston Curtis, un ancien camarade de promotion de Mestro, à Pallanza. L'homme nous a appris qu'il se rend au Lac d'Orta tous les ans pour y oublier la pression de son travail – après un passage obligé à Milan pour la petite conférence annuelle de médecine légale – et se consacrer à sa seconde passion, la Botanique. Nous accompagnant un bon moment, il vanta les merveilleux jardins exotiques du Palazzo Borromeo et la richesse de la flore locale et nous quitta très rapidement.
Mais à Stresa, sur la rive opposée, c'est la route d'un ancien enseignant de Cambridge et collègue de Jenkins que nous croisâmes. Le professeur Owen Shepherd nous reconnut en arrivant sur une terrasse où dégustions un café près des docks de Stresa.
Comme Curtis, c'est un habitué des rives du Verbano et, depuis deux ans, c'est son travail de conservateur qui le conduit régulièrement dans le Piémont. Il connaît de nombreuses personnes ici et a exploré toute la région avec divers confrères jusqu'à devenir une encyclopédie vivante sur les lieux historiques autour du Lac Majeur.
Il commença par sortir une paire de jumelles, tout en discutant, et nous fit observer depuis la jetée, sur la rive est, son lieu favori, l'ermitage de Santa Caterina del Sasso, un magnifique ensemble d'édifices religieux construit sur le flanc d'une falaise qui descend en à-pic dans les eaux bleutées du lac.
Puis, me bombardant de questions sur ma présence ici, il apprit que j'étais logé à Bracchio, au dessus du petit lac voisin. Owen l'Ancien – un sobriquet donné par les étudiants de Cambridge – était toujours heureux de donner une petite leçon. Il me révéla donc que le lac cristallin de Mergozzo est en fait un ancien bras du Maggiore. Il m'expliqua comment, au neuvième siècle, les dépôts d'alluvions avaient séparé les deux étendues actuelles, isolant ainsi Mergozzo du Verbano et lui offrant des eaux d'une grande pureté.
Ignorant le sujet de mes investigations, il me parla également de sa rencontre, un mois auparavant, avec son ami de longue date sir Daniel Fleming, et s'étendit sur l'histoire d'homme-poisson qui avait depuis alimenté les discussions de buffet dans les grands Hôtels. Un de ses camarades s'amusait récemment à prétendre que les pauvres ères tués dans les hauteurs avaient certainement été attaqués par une Vouivre. Rien de bien original ; ce légendaire dragon est tout simplement un symbole de la dynastie Visconti, qui a laissé partout dans la région les traces de son règne sur le duché de Milan. Leurs armoiries représentent une couleuvre ondoyante engloutissant un enfant de carnation et sont aussi célèbres que les trois cercles formant le noeud Borroméen qu'on trouve partout sur des édifices en bordure du lac. C'est donc un exemple typique d'affabulation fondée sur le détournement de légendes populaires ou de symboles rencontrés au quotidien.
Je ne prêtai aucune attention aux quelques anecdotes contées par l'entourage de Shepherd ; j'entends constamment les fantaisies de ce genre d'individus en Angleterre, et elles ne leur servent généralement qu'à se donner l'illusion d'une finesse d'esprit qui leur manque cruellement.
L' Ancien nous accompagna ensuite, deux heures durant, dans les Rues de Stresa. D'un naturel amical qui contrastait avec l'attitude sérieuse que je lui connaissais depuis mes études, il ne cessait de nous conseiller telle spécialité culinaire, nous indiquait tous les restaurants dans lesquels il avait déjà déjeuné, discutait de toutes les curiosités des lieux qu'il traversait. Lorsqu'il fut temps pour nous de repartir en direction de Mergozzo, c'est lui qui nous conseilla une calèche très abordable et d'un grand confort et sa sympathie envers le cocher nous valut une ristourne.
Nous sommes arrivés à Bracchio aux alentours de vingt heures. Après une bonne heure de trajet, nous nous sommes tout d'abord arrêté à Mergozzo pour saluer Agnesio et lui rendre compte de nos péripéties de la veille. La marche vers Bracchio, très calme, a clôturé cette journée de la façon la plus agréable que j'aurai pu espérer.
Écrivant ces lignes à la lumière de l'âtre de la cuisine, resté seul pendant que mes compagnons sont montés dormir, j'observe de nouveau les croquis de Fleming, libéré de toute fatigue et de toute angoisse. Je me suis entouré de tous les éléments visuels et physiques rassemblés jusqu'à maintenant : le carnet de Fleming, la douille de balle – à l'abri dans un bocal de verre, ainsi que la carte topographique et les fichiers des armes.
Un examen attentif, un peu de patience et un dictionnaire anglais-italien acheté à Stresa m'ont permis de traduire une partie des fiches. Il en ressort simplement que les frères Viretti étaient en possession d'armes un peu plus anciennes et de valeur que leurs compagnons et que les quatre fusils sont des armes enregistrées tardivement, très certainement en possession des familles depuis la période d'unification dans les années 1870.
J'ai également obtenu de largo qu'il me laisse les premières notes de sa traduction des rapports d'autopsie, accompagnées de ses remarques et des observations qu'il a pu faire à partir des dessins et photographies réalisés par le légiste.
Armé de mon journal et d'une plume à réservoir, je tente de mettre en relation les divers éléments de façon cohérente ; je me remémore la coupure de la Gazetta Piemontese et le récit de Fleming. Focalisé sur ses croquis depuis lundi, j'avais oublié la description sommaire de la créature qu'il avait insérée dans sa lettre. Elle mentionnait des écailles à l'épreuve des balles. Les quatre jeunes hommes, armés de fusils, avaient tenté d'abattre la terrifiante apparition, avant d'être mortellement attaqués – pour trois d'entre eux. La configuration du terrain, la description de la créature et les plaies constatées sur les cadavres ne permettent que peu de suppositions différentes sur les événements.
La pente, à l'endroit de l'attaque, est particulièrement escarpée. Les jeunes chasseurs ont été surpris par une créature don la carrure est très semblable à celle d'un homme primitif, ce qui exclut qu'ils aient succombé à une charge digne d'un sanglier. Ils devaient être, d'abord, à une distance sécurisante de la créature semi-humaine, pour faire usage des armes à feu. Mais aucun tir n'a pu la faire reculer ou la blesser ; Emilio, dès le lendemain de l'attaque, a été très clair sur ce point. C'était pour lui un souvenir vivace et on peut donc supposer que, voyant le monstre s'avancer sans subir de blessures, les quatre garçons laissèrent dès ce moment la peur les envahir totalement, alors qu'elle s'approchait inexorablement d'eux, les attaquant à l'aide d'un objet perforant.
Reste à savoir comment la bête a pu survivre aux coups de feu. Emilio prétend que la peau écailleuse les stoppait ; mais les dessins de Fleming ne représentent aucun élément anatomique qui me semblerait à même de dévier ou de stopper un tir de fusil... Je m'arrêterai ce soir à cette théorie : l'aveuglement provoqué par le regard de la créature peut l'avoir sauvée de la salve. Les garçons, inexpérimentés, auraient manqué leurs coups, ne pouvant fixer leur cible du regard. Perdant leur temps à essayer de viser, ils auraient laissé leur assaillant s'approcher bien trop près d'eux, ne pouvant plus éviter les coups portés saur eux, sans doute à cause du même aveuglement.

Journal d'Eckhart Bane, Jeudi 19 juin 1884.


Grande nouvelle! Une caisse en provenance d'Oxford nous a été livrée ce matin-même. Rien n'a été oublié pour nous garantir un outillage optimal. Mestro n'aurait pas même besoin d'investir les locaux d'un confrère pour pratiquer une autopsie. Jenkins, entouré de pièces métalliques et de câbles, pourrait assembler une version miniature de son ancien laboratoire à Aberdare devant la maison, et même l'alimenter en énergie ; son prototype de batterie galvanique comptait dans l'inventaire. Quant à moi, j'ai retrouvé avec joie quelques ouvrages que j'utilise abondamment dans mes recherches.
Une fois nos affaires récupérées, nous avons pris tout le temps nécessaire pour lire la lettre cachetée de l'Institut, enfin entre nos mains.
Elle est signée de mon père et parle d'une missive arrivée de Milan très peu de temps avant notre départ à Oxford. Elle émanait de l'un de ses amis, un homologue du Sanctuario dei Segreti. Le Sanctuaire ne dispose pas d'un département d'investigations et n'a pu obtenir d'autorisation pour enquêter sur les faits « trop vagues », selon les conclusions du Vatican et des autorités Italiennes, pour justifier des dépenses consacrées au surnaturel. La missive de Fleming, elle, donnait l'occasion à nos collègues occultistes de proposer l'envoi sur place de spécialistes anglais sous la responsabilité de l'Institut et c'était la raison pour laquelle on nous avait envoyés avec tant de précipitation, sans indices clairs et avec la garantie que les autorités sur place seraient d'une aide plus qu'insuffisante. Aucune information complémentaire sur le caractère étrange du drame ne venait nous aider. Pour une fois, mes deux collègues et moi avons eu exactement la même réaction : nous sommes tout bonnement vexés de servir de roue de secours sans en être avertis.

Journal d'Eckhart Bane, le 19 juin au soir.


Parti en début d'après-midi faire des emplettes, Largo est revenu, porteur d'une singulière histoire ; Madame Melchione, une vieille femme qui passe son temps à confectionner des vierges à l'enfant à partir de chutes de bois qu'elle dispose dans le village, lui a appris qu'elle vivait dans une maison voisine de la villa Scudo. Selon elle, Emilio serait pris de crises de folie certaines nuits depuis l'accident. On l'entendrait dans tout le voisinage, poussant des hurlements effrayés. Bien entendu, personne n'ose en toucher mot à Dario.
C'est un bien maigre témoignage que nous avons recueilli, mais c'est la première fois que quelqu'un vient à nous pour livrer des informations, mêmes anecdotiques. Largo a beaucoup réfléchi aux paroles de la vieille femme ; il espère élucider le mystère du comportement d'Emilio dès demain, mais songe actuellement que ses crises passagères sont un contrecoup du mutisme forcé dans lequel il est enfermé depuis le drame.
Nous avons passé le reste de la journée à assembler le matériel démantelé pour l'envoi. Deux excellents microscopes ont fait la joie de Jenkins, qui va pouvoir étudier la balle fondue de plus près. Une boîte en bois contenait une paire de jumelles et d'autre matériels optiques.
Un prototype d'appareil photographique révolutionnaire les accompagne, déjà monté. A la différence de tous ceux que je connais, il ne nécessite pas de plaque de verre mais renferme un rouleau photosensible souple qui nous permet de prendre cent clichés! L'institut l'a obtenu d'un industriel américain qui compte le commercialiser cette année. J'espère que nous aurons plus original à notre retour qu'une pose devant les îles Borromées.
Largo aide en ce moment Jenkins à terminer l'assemblage du lourd appareil de mesure qu'il a conçu à Aberdare. J'espère que ses découvertes sur les énergies spectrales nous aidera. Les quelques échantillons de terre qu'il a prélevés sur la scène du drame en plus de la balle fondue devraient parler d'ici moins de cinq jours si c'est le cas.
De mon côté, j'ai déplacé la caisse de matériel, à présent vide, dans la Chambre commune du premier étage, à l'abri des regards. Notre affaire implique une créature surnaturelle, et dans un tel cas, les protocoles exigent que la couronne fournisse des armes aux agents dépêchés sur le terrain. Et sa Majesté la Reine Victoria nous a gâtés en ce début d'été : ayant ouvert le double-fond de la caisse et retiré deux longues boîtes de munitions, je me trouve à présent nez à nez avec trois exemplaires flambant neufs de Winchester 1873 de calibre .44, importés spécialement des États-Unis. Des modèles d'infanterie, longs, au magasin de 17 cartouches.

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MessagePosté le: Ven 31 Oct - 18:12 (2014)    Sujet du message: [Luca] Piémont, 1884 Répondre en citant

Luca, il faut qu'on décide comment on fait pour ton texte. Je te dirais bien, comme ça, de reposter, morceau par morceau, ta novella après avoir relu et corrigé ton début (si tu trouves cela nécessaire). Il faudrait que les morceaux correspondent, au maximum, à une page et demie-deux pages (A4) à chaque fois, compte tenu de la longueur de ta nouvelle. Du coup, le mieux serait peut-être de faire un nouveau post, et de supprimer celui-ci ? J'ai le même soucis avec la nouvelle de krapox, je pense lui proposer la même chose.

J'ai toujours peur que l'ensemble soit trop long. Certains passages ne sont peut-être pas indispensables... Loin de moi l'idée de te faire tailler dans le vif de ta nouvelle, mais supprimer une phrase par ci, par là, pourquoi pas ? Certains passages peuvent peut-être aussi être racontés de manière elliptique, parce que pas forcément très passionnants pour le lecteur.
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MessagePosté le: Ven 31 Oct - 20:44 (2014)    Sujet du message: [Luca] Piémont, 1884 Répondre en citant

Je sais, j'ai laissé reposer un bout de temps, je vais faire une première relecture et virer tout le superflu avant de commencer à poster les morceau de la nouvelle mouture.
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 09:00 (2017)    Sujet du message: [Luca] Piémont, 1884

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